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[Edito] Raison d’être et rémunérations des dirigeants à l’épreuve de la pandémie sanitaire

La loi PACTE a donné la possibilité aux entreprises qui le souhaitent d’inscrire la « raison d’être » dans leurs statuts.  Certains dirigeants, politiques, syndicalistes, salariés ont pris ou prennent conscience que l’entreprise doit s’organiser eu égard à son projet d’entreprise pour s’inscrire dans un mouvement, aujourd’hui très large, de recherche de « sens » par de très nombreuses parties prenantes, à commencer par les jeunes professionnels.

Ce mouvement s’inscrit dans un constat : l’entreprise ne peut plus n’avoir qu’un objectif de rendement financier pour ses actionnaires (dans la logique de l’Ecole de Chicago) mais elle a aussi à inscrire son activité et son développement dans un environnement plus global, et ce avec l’ensemble de ses « parties prenantes ».

De très nombreuses entreprises sont fragilisées par la crise sanitaire, et certaines très durement touchées dans les secteurs les plus atteints. Elles vont devoir prendre des décisions difficiles dans un environnement complexe et sans visibilité, avec des arbitrages entre la vision présentée aux salariés, actionnaires, parties prenantes et la bonne santé financière de l’entreprise. La fragilité de leur cours de bourse peut les amener à privilégier le dividende pour limiter sa baisse (qui pourrait entraîner des OPA hostiles). Et notamment en mettant en œuvre des réductions d’effectifs, en imposant des contraintes toujours plus fortes à leurs sous-traitants, tout en « motivant » leurs équipes de direction si ces nouveaux objectifs sont atteints… L’exemple d’ACCOR en juin dernier qui a modifié les critères de rémunération variable de son dirigeant pour prendre en compte principalement des objectifs de réduction de coût montre bien la difficulté de garder une vision stratégique avec une raison d’être ou une mission, tout en essayant de gérer au mieux la crise très profonde que vit le groupe aujourd’hui.

Cet enjeu est majeur pour les six mois et les années à venir : il interpelle quant à la motivation des dirigeants et des équipes de direction des sociétés. Est-elle uniquement financière à court terme ou est-elle stratégique à long terme, en lien avec ce que l’entreprise produit ? A cet égard les diminutions de salaire de certains dirigeants pendant la crise, quand ils mettaient de nombreuses personnes au chômage partiel ou technique, ont été cohérentes. 

Les comités de rémunération et conseils d’administration vont avoir concrètement à débattre dans les mois qui viennent des critères de performance des dirigeants et de leurs équipes. Cette question va être centrale : vont-ils les aménager compte tenu de la crise, en prenant des critères qui permettent  de « rattraper » ce qui ne sera pas versé en 2020 ? Ou vont-ils considérer que la crise est « externe » à l’entreprise et que, compte tenu des réalisations, il est nécessaire de maintenir les équilibres antérieurs ? Question d’autant plus importante que la plupart des conseils d’administration (heureusement pas tous…) ne traitent la rémunération des dirigeants indépendamment de la politique mise en œuvre dans le groupe, qui est quant à elle du ressort du dirigeant… avec à la clé le risque d’un décalage entre la politique pour les dirigeants et celle pour les salariés du groupe…

La crise sanitaire comme la crise du climat posent aussi  la question de la durée d’attribution des plans d’actions qui sont le plus souvent à court terme (< 4-5 ans) alors que les enjeux sont aujourd’hui à beaucoup plus long terme.  Ces crises mettent aussi en tension l’alignement d’intérêt avec les actionnaires qui voient les cours de bourse baisser et donc leur patrimoine diminuer quand des attributions d’actions sont réalisées sur ces prix. Pour les fonds d’investissement, l’AMF tout comme de nombreux régulateurs imposent le critère du « high water mark » pour les commissions variables de surperformance attribuées aux gérants. Il n’est pas possible de réattribuer un partage de la valeur créée au gérant si le cours du fonds est plus bas que celui prévalant lors de la dernière attribution. Un tel mécanisme aurait le mérite d’aligner les intérêts des dirigeants avec celui des actionnaires et de sortir du débat sur la rémunération variable très (trop ?) favorable aux dirigeants des sociétés.

Autant de questions que les investisseurs responsables vont regarder avec attention d’ici les assemblées générales. Elles vont concrètement montrer si les conseils d’administration qu’ils ont élus ont vraiment pris conscience de ces enjeux de rémunération eu égard au contexte social et environnemental actuel.

Olivier de Guerre

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